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L’AUTOCRATE DE DJAMEL EDDINE MERDACI : Une farandole d’absurdités, de fantômes et de brigands

C’est Staline lui-même qui confiait, un jour : «Le summum de la jouissance, c’est de repérer l’ennemi, de préparer son coup dans ses moindres détails, d’assouvir implacablement sa soif de vengeance et de rentrer se coucher tranquillement chez soi.»
Avec L’autocrate, Djamel Eddine Merdaci signe un roman noir qui se déroule comme une farandole d’absurdités, de fantômes, de brigands, de scènes macabres où les personnes forment un cortège grotesque. Comme une danse de la mort où chacun des exécutants porte son masque d’imposture. Au rythme d’une polka piquée, l’auteur fait tourner et sautiller ces montres bicéphales, «ces masques de mardi gras qui deviennent effrayants quand de vrais hommes vivants les portent sur leurs visages» (Jean-Paul Sartre).

Le marionnettiste tire chacun par le fil de ses passions, de ses intérêts, de ses perversions, de sa folie. Malgré la noirceur lugubre des personnages, de l’atmosphère, du décor et du déroulement de l’intrigue, le roman est constamment illuminé par les tons clairs, éclatants qu’apportent le registre burlesque et la satire. A un point où le lecteur a souvent l’impression d’être victime d’hallucinations, ressentant le doux malaise que donnent les farces et attrapes. Staline aux derniers jours de sa vie… Oui, c’est bien lui, le petit père des Peuples, le maître de l’Union soviétique. Joseph le terrible, le tyran rouge. Staline à la fin de sa vie, mais toujours aussi hautain, coléreux, dédaigneux, intéressé, volage, menteur, dissimulé, intempérant, manipulateur, ne voulant point souffrir de mal et aimant en faire. Bref, un personnage incapable de gérer ses émotions. Il est pareil à l’enfant qui rend complètement idiots des parents qui ne savent plus ce que leur diablotin a encore manigancé.

L’autocrate est un portrait original, véritablement saisissant et grotesque que dresse le romancier en même temps que de se vouloir un pamphlet exemplaire contre toute forme de pouvoir absolu. C’est une expérience littéraire faite aux confins de la fiction, de l’histoire, de la politique et de la psychosociologie. Et cela offre au lecteur une perspective privilégiée pour bien comprendre la pratique du pouvoir dans un régime totalitaire ou oligarchique quel qu’il soit. Le pouvoir trouve ici son incarnation dans «un patriarche esseulé et aigri», désormais relégué au rand du «plus ordinaire des m’as-tu-vu». Une vraie caricature que ce vieillard gâteux ! Staline «croyait s’être élevé à la hauteur d’un Alexandre, il n’était que l’ersatz soviétique de Caligula». La chute du rideau ? Sa mégalomanie et sa paranoïa lui avaient fait négliger que son vrai ennemi était le temps. «Le tyran avait beau en faire le paon, cela ne l’avait pas empêché de prendre de l’âge. Et même avec le temps un sacré coup de vieux ! (…) Il s’était persuadé d’avoir reçu par dérogation divine l’offrande de l’éternelle jeunesse (…). Il avait compté sans la déconfiture du corps (…). C’était tout simplement le désastre de l’âge canonique. Staline ne l’avait pas vu venir ! La vieillesse finalement le rattrapait et le faisait chuter de son piédestal en lui rappelant qu’il n’était somme toute qu’un simple mortel.» L’autocrate «venait d’entrer dans sa soixante-quatorzième année et n’était plus que l’ombre de lui-même». Preuve que la vieillesse est elle-même un tyran.

Dans ce chapitre d’ouverture («Une chambre au Kremlin»), ce Staline au crépuscule de sa vie est une parabole sur la mort et sur la vanité des puissances qui gouvernent les hommes. La «grande chambre désaffectée qui sonnait le creux», cette «chambre noire et sordide» qui sentait depuis belle lurette le moisi et le renfermé» s’apparente en réalité à une «loge funèbre» : le cercueil qui attend la descente du tyran. La chambre est mise au premier plan pour servir de symbole.

Quant au maître du Kremlin qui y est reclus, il représente une figure allégorique, une figure de style qui  permet au romancier de traduire, d’interpréter le concept d’autocrate de façon imagée. Présenté sous cet éclairage de mythe allégorique, le sujet est rendu plus intéressant aux yeux du lecteur. Le chapitre premier étant aussi un résumé à la fois descriptif, narratif et d’exposition, cela aide le lecteur à mieux comprendre l’histoire qui va suivre. Il adhère d’autant plus volontiers aux scènes suivantes (sur 17 chapitres) que le résumé — en plus de représenter un plan d’ensemble — crée une distance et stimule son intelligence.

La prose de Djamel Eddine Merdaci peut alors battre au rythme de la Russie et des nuits moscovites. Tout en faisant s’insinuer la Moskova dans son style d’écriture, l’auteur associe l’univers de la création littéraire au polar et à la construction d’une atmosphère horrifique, entraînant le lecteur dans le labyrinthe des intrigues et des consciences les plus ténébreuses. Et toujours avec cet humour qui tend vers la caricature et le grotesque, tant les situations sont constamment drôles et les personnages clownesques malgré la noirceur des faits et des propos. «L’art du clown va bien au-delà de ce qu’on pense. Il n’est ni tragique ni comique. Il est le miroir comique de la tragédie et le miroir tragique de la comédie», disait justement l’écrivain André Suarès.

Les sons gémissants de la balalaïka accompagnent l’entrée en scène, dans le chapitre suivant, de «deux admirables beautés slaves». Cette nuit-là, Staline était sorti de son hypogée et il découvrait deux lumières resplendissantes. La mère et sa fille. «Ekaterina avait été une actrice renommée dans ses jeunes années. Marina aurait pu suivre sa voie. Elle n’en avait pas eu le loisir. L’une avait fini femme de ménage et l’autre s’occupait de récurer les marmites dans les cuisines du Kremlin.» L’un des deux hommes qui les accompagnaient était l’époux d’Ekaterina et le père de Marina. Il  est électricien au Kremlin. Lui aussi «avait eu son heure de gloire». Boris Karlov «avait connu un franc succès avec ses pièces de théâtre dans lesquelles Ekaterina tenait le haut de l’affiche. L’un et l’autre allaient soudainement disparaître de la circulation. Ce n’était pas à cause de Staline (…) Ils avaient eu l’infortune de croiser le chemin de Beria». Le sinistre personnage n’a pas encore fait son apparition mais par des effets de contre-jour, le lecteur en sait déjà beaucoup sur cet  homme complexe, spectaculaire et sans aucun scrupule. Beria ! le satrape, l’exécuteur des bases œuvres de Staline : «Il était le monstre engendré par Staline pour semer terreur et mort. Le tyran le traitait comme un enfant gâté.».

Double portrait, ou plutôt double autopsie de deux personnages psychopathes pour bien connaître la pathologie du pouvoir. Les deux frères siamois sont-ils irrémédiablement liés l’un à l’autre pour le pire ? «Le vieil ours savait mieux que personne de quoi était capable Beria», son compatriote géorgien, «le démon venu d’Abkhazie». Il le savait manipulateur, terriblement malsain, avide de pouvoir. Alors «il en avait fait son chien de chasse et de garde», à qui il était difficile de mettre la muselière cependant. Djamel-Eddine Merdaci fait progresser son récit par un retour à la figure centrale de Staline : un personnage en carton-pâte évoluant dans un univers factice qui ressemble à un décor de théâtre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A mi-chemin entre document historique, farce et fiction, ce remarquable portrait lève un à un les masques d’égotisme et de perversité de Staline. L’auteur s’attache à déconstruire l’image du petit père des Peuples, suivant des fils narratifs entrelacés : le désir d’un pouvoir total construit sur le narcissisme et la sociopathie, avec un regard toujours dirigé vers le haut ; le système de règles sur lequel est fondé un tel pouvoir ; les éléments biographiques qui restituent et éclairent le mieux la personnalité de Staline (enfance et adolescence, relations familiales et autres, vie privée) ; la carrière politique de Staline et la fulgurante ascension (à quel prix !) de celui qui «avait réussi à concentrer entre ses seules mains plus de pouvoir que n’en avaient eu les tsars de Russie sur leurs sujets». Un tsar (même sans couronne) à la place du tsar ! «Qui aurait pu imaginer un seul instant que le jeune Iossif, anonyme d’entre les anonymes, était voué à un si grand destin ? Lui-même n’aurait pas osé y penser même dans ses rêves les plus fous.»  Lui qui n’était qu’un «modeste comparse» dans la révolution bolchevique et un «sans-domicile-fixe», qui frappait toujours ses adversaires dans le dos ; lui le «personnage falot et sans consistance qui se faisait pompeusement appeler Staline…»  Eh bien, il était devenu «l’Homme d’acier», «le Guide», le chef infaillible qui entraînait derrière lui toute la société. Aujourd’hui, pourtant, «Staline broyait du noir. Il avait perdu de sa superbe en vieillissant et se refusait à l’admettre. Il était retombé en enfance».  Ce côté enfantin est habilement mis en scène dans le chapitre «Les deux petites souris». Une scène bouffonne, désopilante que de voir «le grand homme lancé dans une course échevelée en long et en large de son spacieux bureau». Staline qui poussait «des petits cris vindicatifs». Sauf que «dans une situation aussi scabreuse, le mutisme était de rigueur et moins on en verrait et mieux on se porterait. D’autant plus que la police politique n’avait pas tardé à montrer le bout de son nez et à se mêler de vouloir élucider le mystère. Et c’en était un». Il fallait donc «enquêter pour mettre la main sur l’instigateur du complot et sur ses acolytes». Le maître du Kremlin, lui, avait déjà sa petite idée et «mûrissait sa vengeance».
Dans sa tête revenait l’image du «serpent venimeux qu’il avait nourri en son sein». à partir de cet incident loufoque, l’auteur va construire une intrigue qu’il étoffe par une série d’événements basés sur un mystère, un conflit, des choses secrètes.

Djamel-Eddine Merdaci exploite  des matériaux hétérogènes, jouant avec les formes et les ressources du polar, du théâtre et du langage métaphorique (symboles et personnifications) pour donner du rythme au récit et créer une attente impatiente chez le lecteur avide de connaître le résultat de tous ces rebondissements.
Par exemple, cet autre événement inattendu : la disparition du stylo (un autre symbole) en or massif de Staline. Le stylo que lui avait offert Franklin Roosevelt en personne pour la signature des accords de Yalta en 1945. Une disparition qui coïncide avec l’entrée en scène de Beria, reçu comme un chien dans un jeu de quilles. «Lavrenti Pavlovitch ! Il n’y avait pas de doute possible : Staline parlait bien à Beria, son protégé, son homme de paille ou de confiance selon les circonstances, son éminence grise, son âme damnée, l’exécuteur universellement connu de ses basses œuvres de tout temps. Beria !

L’homme des purges, des épurations sanglantes, des crimes de masse. Le grand intendant du Goulag et de la bombe atomique soviétique. Le censeur, le geôlier de la pensée, le fossoyeur des idées. Il avait prospéré dans les ténèbres comme un vampire. (…) Il était tout cela, mais en face de Staline, l’Abkhaze se tenait l’échine courbée et arborait le faciès du domestique servile. (…) Aucun des deux ne portait l’autre dans son cœur. Staline vouait à son commis une haine et un mépris hors de toute proportion humaine. (…) Ce n’était qu’à la date fatidique où Staline venait d’atteindre soixante-quatorze ans qu’il avait définitivement pris en grippe Beria et s’était mis en tête de le liquider. Mais il était déjà trop tard.».

Après le faux escamotage de la pipe de Churchill, «le stylo prétendument volé n’était qu’un prétexte fallacieux inventé par le patriarche pour le mettre encore à l’épreuve», se disait Beria. évidemment qu’«il était bel et bien la carpette de Staline. Il laissait dire. Bien sûr qu’il aspirait à prendre la place du vieux. (…) Et alors ?
Les Moscovites (…) ne le connaissaient pas vraiment et ne savaient pas de quoi il était capable pour parvenir à ses fins». Dans la panoplie de personnages répugnants offerte par l’auteur, Beria représente sans nul doute le parfait exemple du pervers mû par la pulsion d’emprise, de destruction et de mort.

«Le père des peuples, pour machiavélique qu’il était, faisant figure d’amateur en comparaison de  Lavrenti Pavlovitch. Il était capable de tuer père et mère pour assouvir ses ambitions.» Un portrait de Beria gravé à l’eau-forte… La galerie de personnages aussi extravagants, dangereux et funestes les uns que les autres est maintenant peuplée du «Forgeron» (Nikita Khroutchev), de «L’Allemand» (Manfred Ermanov, le bras droit de Beria, le chef de la police secrète), de «l’étrangleur de Moscou» (version moscovite de Jack l’Eventreur)… Aux intrigues de succession vient se greffer cette histoire rocambolesque de l’étrangleur. Le lecteur est tenu en haleine, d’autant que l’énigme du stylo de Staline va connaître une explication aussi inattendue que symbolique. Le récit, palpitant, gagne en épaisseur et en intensité à mesure que la fin du patriarche, pressentie imminente, accélère le pas de danse des zélateurs. La succession !

Le potentat «s’accrochait au fauteuil comme la puce à l’arrière-train du chien».  Le jeu de roulette russe prit fin alors que «Staline avait tiré son ultime baroud d’honneur». L’un des tireurs ne pouvait imaginer qu’il allait recevoir le coup de grâce.

Hocine Tamou

 

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